chapitre trois

trois font de la compagnie

Il parlait d'un ton léger, mais son cœur fut soudain pris du désir de voir la maison d'Elrond Semi-Elfe et de respirer l'air de cette vallée profonde où bon nombre des Belles Gens vivaient encore en paix.

Un soir d'été, une nouvelle étonnante parvint au Buisson de Lierre et au Dragon Vert. On oublia les Géants et autres mauvais présages aux frontières de la Comté pour des questions plus importantes. M. Frodon vendait Cul-de-Sac. En vérité c'était déjà fait... aux Sacquet de Besace! «Et pour une somme rondelette», disaient certains. «Très bon marché», disaient d'autres. Et c'était plus probable, l'acheteur étant Mme Lobelia. (Othon était mort quelques années auparavant, à l'âge mûr, mais déçu, de cent deux ans.) La raison précise pour laquelle M. Frodon vendait son magnifique trou prêtait encore plus à discussion que le prix. D'aucuns tenaient théorie appuyée par les signes d'assentiment et les allusions de M. Sacquet lui-même que la fortune de Frodon s'épuisait: il allait quitter Hobbitebourg pour aller vivre simplement du produit de la vente dans le Pays de Bouc, auprès de ses cousins Brandebouc. «Aussi loin que possible des Sacquet de Besace», ajoutaient certains. Mais l'idée de la richesse incommensurable des Sacquets de Cul-de-Sac était si bien ancrée que la plupart des gens avaient peine à y croire, plus même qu'à toute autre raison ou déraison que pouvait leur suggérer leur imagination: pour la plupart, cette vente évoquait une machination ténébreuse, jusqu'alors secrète, de Gandalf. Bien qu'il se tînt très tranquille et qu'il ne se montrât pas de jour, il était bien connu qu'il «se cachait dans Cul-de-Sac» Mais de quelque façon qu'un déplacement pût s'accorder avec les desseins de sa magie, il n'y avait aucun doute sur ce fait: M. Frodon Sacquet retournait au Pays de Bouc.

"Je déménagerai à l'automne, disait-il. Merry Brandebouc me cherche un gentil petit trou, ou peut-être une petite maison."

En fait, avec l'aide de Merry, il avait déjà choisi et acheté une petite maison au Creux-de-Crique dans le pays au-delà de Châteaubouc. Pour tout le monde, hormis Sam, il prétendit qu'il allait s'établir là en permanence. La décision de s'en aller vers l'est lui en avait suggéré l'idée, car le Pays de Bouc était situé à la frontière orientale de la Comté, et, comme il y avait vécu dans son enfance, son retour là-bas était tout à fait digne de créance.

Gandalf resta plus de deux mois dans la Comté. Puis, un soir, à la fin de juin, peu après l'arrangement définitif du plan de Frodon, il annonça soudain son départ pour le lendemain matin. L'automne s'avançait déjà quand Frodon commença de s'inquiéter de nouveau de Gandalf. Septembre passa, et il n'y avait toujours pas de nouvelles du magicien. L'anniversaire et le déménagement approchaient, et il ne venait toujours pas plus qu'il ne s'annonçait. L'affairement commença à Cul-de-Sac. Des amis de Frodon vinrent en séjour pour l'aider à emballer: il y avait Fredegar Bolger et Foulque Bophin, et, naturellement, ses amis intimes, Pippin Touque et Merry Brandebouc. A eux tous, ils mirent tout sens dessus dessous.

Le 20 septembre, deux charrettes couvertes partirent chargées pour le Pays de Bouc, emportant le mobilier et les biens que Frodon n'avait pas vendus vers son nouveau domicile, via le Pont de Brandevin. Le lendemain, Frodon commença à devenir vraiment inquiet, et il guettait sans répit la venue de Gandalf. Le jeudi, matin de son anniversaire, le jour se leva aussi beau et clair que, longtemps auparavant, pour la grande réception de Bilbon. Mais Gandalf n'apparut toujours pas. Dans la soirée, Frodon donna sa fête d'adieu: elle était restreinte, un simple dîner pour, lui et ses quatre commensaux, Mais il était troublé, et il ne se sentait pas dans l'humeur adéquate. La pensée d'une séparation prochaine de ses jeunes amis pesait sur son cœur. Il se demandait comment leur annoncer la nouvelle.

Les quatre jeunes Hobbits étaient toujours pleins d'entrain, et la soirée ne tarda pas à devenir très gaie en dépit de l'absence de Gandalf. La salle à manger était nue en dehors d'une table et de chaises, mais la chère était bonne, et il y avait du bon vin: le vin de Frodon ne figurait pas dans la vente aux Sacquet de Besace.

jrr tolkien